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Adrian Frutiger, une leçon de typographie, une leçon de vie.

Adrian Frutiger est mort samedi dernier, le 10 septembre 2015, à l’âge de 87 ans. Une superbe vie de créateur ; une vie d’homme marquée par la souffrance. Quand il était encore en France, nous parlions de ses problèmes familiaux à mi-mots, entre nous. On savait, mais on ne disait pas, par respect. Je l’ai rencontré à Arcueil. J’avais 24 ans, je finissais mon mémoire de l’Ensad, un pavé, sur les avant-gardes en typographie, par des entretiens avec des créateurs contemporains. Contacté par courrier, Adrian Frutiger m’a dit, “mais venez, c’est plus simple de parler”. Il travaillait sur l’Avenir, la discussion a duré deux heures trente. J’étais aux anges : cette gentillesse, cette passion, cette connaissance, tout ça donné d’un coup ! Idéaliste comme j’étais, les dés étaient jetés, j’étudierai la typographie, je partagerai cette émotion, sa rareté.
J’ai lu un article où Adrian Frutiger était qualifié de “mystique”… c’est vrai que pour ma génération franchement anti-curés, parler de Genèse, ce n’était pas très excitant. Mais aujourd’hui, j’ai vieilli, j’ai vécu, et je comprends beaucoup mieux. “Mystique”, non, mais “panthéiste” oui, par cette recherche de la relation première entre l’homme et l’univers, la forme juste qui symbolise le lien de l’être humain au monde, à la nature.

Les créateurs de caractères ne sont pas des gens tout à fait normaux… Il faut être obsessionnel pour consacrer sa vie à cette tâche, si humble et si énorme. Je me souviens avoir parlé avec certains (toujours à l’époque) franchement limites dans leur discours, et m’être dit “c’est ça la typographie, c’est le grand tout ; le symbole ultime & le point départ ; c’est sans fin – même si complètement illusoire – que de vouloir signifier le monde en 26 signes. Psychologiquement il faut faire attention…”
Alors, pas question que je tombe entièrement là-dedans ; j’avais besoin des autres, du quotidien, de la contrainte, du travail laborieux, de la réflexion concrète. Je pensais que mon univers personnel n’était pas du tout assez riche pour je décide de passer ma vie enfermée avec moi-même (c’est aussi pour cette raison que je ne suis pas devenue artiste). Mais les créateurs de caractères et la typographie n’ont jamais cessé de me fasciner, et la courbe d’une lettre de m’émouvoir. Cette recherche d’idéal m’émerveille à chaque fois.

Frutiger, dans ce documentaire est extrêmement émouvant, c’est l’heure du bilan. C’est l’homme ici que l’on entend. Ne vous braquez pas sur les couchers de soleil très bêbêtes et la musique assez terrible, mais écoutez-le. C’est peut-être sa souffrance personnelle qui lui a fait autant aimer partager avec les jeunes, beaucoup de nos choix professionnels s’expliquent par notre propre histoire, c’est là une banalité je sais. Apprenez de lui (je m’adresse là aux étudiants), sans en faire un maître ou une idole, pour que chaque génération ne se sente pas obligée de repartir à chaque fois de zéro, par goût de provocation, pour tuer le père ou par simple prétention, et que de jour en jour, les uns après les autres, nous fassions notre part, comme le colibri, pour que le monde soit juste un peu plus beau et un peu moins stupide.

Un documentaire de Christoph Frutiger, Christine Kopp, november 2004.
Merci à Serge Cortesi et Luce Avérous qui m’ont fait connaître ce documentaire sur Facebook.

Titrage ou labeur, dans la typo tout est bon !

Il existe deux grandes catégories de caractères, les caractères de titrage et les caractères de texte, dits de labeur. Cette distinction est fondamentale car elle permet de séparer deux groupes très différents l’un de l’autre qui sont souvent mélangés ces dernières années. Un caractère de titrage est destiné à composer des mots, des textes d’au maximum une ou deux phrases dans des corps assez grands ; un caractère de texte est destiné, quant à lui, à composer en premier lieu des textes longs, ce qui ne l’empêchera de fonctionner parfaitement en gros corps pour les titres.

Dans la première catégorie tout, ou presque, est permis. Un graphiste, sensible à la typographie, pourra très facilement concevoir un titrage sans posséder une grande expérience de dessinateur de caractères, ni développer de réelle réflexion quant à l’écriture. Le plus souvent à usage unique, ce titrage donne au mot un statut de signe qui va laisser une empreinte forte dans la rétine du regardeur et s’associer parfaitement aux autres signes créés par le graphiste. Dessiner un caractère pour son usage personnel dans un but précis et dessiner un caractère dans l’absolu à partir de quelques contraintes relatives, dans le but de séduire le plus possible d’utilisateurs potentiels tout en n’ayant aucun moyen de contrôle sur son utilisation, sont deux disciplines totalement différentes.

Avec la démocratisation de la pratique provoquée par le développement de la PAO, ces caractères sont de plus en plus nombreux. Réfléchissant il y a une quinzaine d’années à une actualisation de la classification Vox, afin de la faire correspondre à la création à l’orée des années 2000, je leur ai dédié une famille, « les graphiques », regroupant des caractères où le dessin, le concept formel est plus important que la fonction. La plupart du temps, ce type de dessin de caractères s’inscrit une démarche de design global comme le raconte Philippe Apeloig dans cet entretien : ici.

Le créateur de caractères de texte, travaille de façon plus «?abstraite?», avec des références formelles beaucoup moins visibles. La qualité première d’un caractère de texte est sa discrétion?; il ne doit pas trop s’afficher afin de ne pas freiner la lecture, et c’est l’ensemble du pavé de texte et non le détail de quelques mots qui donne sa couleur à l’ensemble. Sa lisibilité repose sur la bonne différenciation des signes les uns par rapport aux autres, les proportions même de son dessin (sa hauteur d’x, la taille des montantes et descendantes, etc.). Point extrêmement important, il vise à l’intemporalité. Là où le titrage revendique son actualité (le revival du style nouille 70 en vogue aujourd’hui était impensable il y a seulement 10 ans et le sera à nouveau d’ici peu), le labeur revendique sa pérennité. Bien sûr, l’époque s’y inscrit également, mais de façon plus subtile et c’est souvent après un parcours déjà long, que l’on voit émerger une façon d’aborder les formes, un type d’écriture spécifique à chaque créateur.

Adrian Frutiger a marqué l’époque de la photocomposition de son empreinte ; tous ses « a » ont un air de famille… toutes ses lettres déclinent la même structure, d’un caractère à l’autre ; Robert Slimbach est l’un des créateurs traditionnels les plus visibles aujourd’hui. Rendu populaire par Adobe qui diffuse ses caractères avec ses logiciels, il est le créateur, entr’autres, de l’Adobe Garamond, du Myriad (en collaboration avec Carol Twombly), du Warnock Pro, et du Minion. De façon très discrète, ses créations ont forgé l’identité visuelle de notre époque…

De gauche à droite l’Avenir, le Frutiger, l’Égyptienne, le Méridien, quatre caractères dessinés par Adrian Frutiger.

… créés par Robert Slimbach, se sont installés discrètement dans le quotidien des utilisateurs des logiciels Adobe.

Jean François Porchez est également un dessinateur «?traditionnel?», certainement le plus actif et le plus connu en France aujourd’hui. Il crée régulièrement des caractères de texte, avec ou sans cahier des charges [un cahier des charges est l’ensemble des demandes faites au designer lors de la commande, il définit un champ de contraintes à l’intérieur desquelles la liberté du créateur doit s’exprimer, c’est l’essence même du design et ce qui l’oppose à la création artistique] ainsi que des caractères dits corporate c’est-à-dire dédiés à une marque ou une entreprise et réservés à celle-ci. Il nous explique son travail dans cette interview réalisée par le journal Étapes Graphiques.

Jean François Porchez from Etapes on Vimeo.