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Tout ce qui donne du caractère à un caractère.

Un caractère se définit tout d’abord par ses caractéristiques familiales, je veux dire par là les propriétés appartenant à un ensemble de caractères, et utilisées pour créer des regroupements nommés familles par les théoriciens.

Premier repère : les empattements.
Les empattements, qui terminent les fûts, n’ont pas tous la même forme. Au courant du XIXe siècle, ils ont commencé à disparaître. Depuis Thibaudeau, auteur de la première classification en 1921, on a l’habitude de comparer les M capitales pour mettre ce point en évidence.

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La forme de ces terminaisons influe sur le dessin des attaques, sorte de commencements supérieurs des fûts.

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Deuxième repère : le contraste ou l’absence de contraste entre les pleins et les déliés.
Ce point est indépendant du premier. Une linéale, sans empattement, peut avoir des pleins et déliés, une mécane, à empattements peut ne pas en avoir.

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Troisième repère : l’axe de construction de la lettre.
Un axe droit indique un dessin symétrique de la lettre ; un axe oblique, basculé vers la gauche, indique une répartition des pleins et des déliés plus proche de l’écriture manuelle.

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À ces points propres aux grandes familles, s’ajoutent des détails spécifiques à chaque caractère.

Les différences de structure : le a rond du Futura et ses descendants, fruit de l’application de l’idéal moderne à la lettre à partir des années 30 ; la boucle du g bas de casse qui subit un changement radical de son dessin avec l’arrivée des linéales géométrisantes, l’ouverture de la boucle inférieure permettant l’agrandissement de la boucle supérieure qui se cale désormais sur la hauteur d’x.

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Cette radicalité géométrique a parfois des conséquences sur les dessins des i, j, et l qui sont simplifiés jusqu’à l’extrême.

Les gouttes des f, a, et c, sont les terminaisons des courbes ouvertes des caractères à empattements, et influent autant sur le dessin du trait que sur celui de la contre-forme intérieure, c’est-à-dire le blanc interne à la lettre. La forme de la goutte se retrouve parfois dans la queue du g et la sortie du j, mais ce n’est pas systématique.

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La liaison entre les obliques du k et son fût.

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La liaison entre la boucle du a et son fût qui peut être franche ou adoucie, droite ou oblique.

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Les pointes des A et W capitales ainsi que le croisement des obliques intérieures du W.

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La queue du Q, l’oblique et la finale du R.

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La typographie, cette chose étrange, omniprésente, et pourtant invisible.

Vous êtes typographe. Vous discutez avec quelqu’un que vous connaissez à peine et la phrase fatidique, « et toi tu fais quoi dans la vie ? », ne se fait pas attendre. Lorsque vous répondez, un regard gêné, interrogateur, allié à un malaise palpable, s’installe chez celui ou celle qui regrette déjà d’avoir posé la question et oscille entre la peur d’avoir l’air stupide et le désintérêt total. En général, il est poli, il se tait. S’il est un peu stupide, il rétorque, sourire ou regard légèrement méprisant, « c’est un métier ça ? ». Dans un sens vous gagnez du temps, vous savez qu’il est un peu stupide.

Vous êtes professeur de typographie en école d’arts graphiques et vous travaillez avec les premières ou deuxièmes années, cela vous arrive tous les ans, à chaque rentrée et malgré l’expérience, chaque fois, c’est bizarre. Des étudiants qui en général ont choisi une école d’arts pour « faire du dessin » et fuir l’enseignement classique, n’ayant aucune idée précise des métiers de la création, vous regardent avec surprise et se demandent bien ce qu’ils font là. En général, ils sont polis, ils se taisent. Parfois, un ou une, plus grande gueule que les autres, lance un malheureux « mais enfin ça sert à quoi d’apprendre la typo, on fait ça sur Word, non ». Vous respirez profondément, affichez un sourire coincé et niais, et vous jetez aux orties la promesse que vous vous étiez faite de donner le plus souvent possible la parole aux étudiants ; lui, la parole, il ne l’aura jamais.

Vous êtes étudiant en dernière année ou jeune professionnel ; ça y est vous êtes mordu, vous passez des heures sur les blogs à chercher la dernière typo trop géniale connue de 100 personnes seulement (et c’est ça qui est bien), vous parlez typo avec vos amis même le vendredi soir, vous avez passé votre samedi à finir votre typo perso, dessinée spécialement pour votre blog rien qu’à vous ; vous êtes atteint, c’est la typomanie. Arrive le dimanche midi, vous allez déjeuner chez vos parents et quand, à la question « tu travailles sur quoi en ce moment ? », vous répondez « à l’agence, sur un nouveau caractère pour l’identité visuelle du réseau de tramway de Mérouly-les-Bois et, quand j’ai le temps je travaille sur le mien », dans la phrase ils comprennent le mot « tramway » ; ils vous aiment, ils se taisent.

À ma connaissance, Erik Spiekermann est le premier à avoir eu l’idée d’expliquer la typographie en vidéo. Designer graphique et créateur de caractères – le Meta, c’est lui –, acteur très important du renouveau typographique des années quatre-vingt-dix, il réussit à montrer en quelques minutes, à quel point la typo est omniprésente. On y voit que chaque caractère raconte une histoire particulière et crée une atmosphère spécifique, comme ceux des enseignes des restaurants qui jouent avec les stéréotypes pour nous annoncer ce que nous trouverons dans nos assiettes. Si l’on commence à prendre le temps de regarder, on commence à découvrir des milliers de dessins différents qui nous donnent des informations sur les produits que nous consommons, affirment l’identité, l’esprit des journaux que nous lisons. Au-delà même de tout cela, Erik Spiekermann nous montre que chaque nation possède un style typographique en adéquation avec sa culture. Bref, il existe autant de caractères que de personnalités, de voix, de langages, d’émotions et nous vivons dans un paysage de mots.


pour plus d’informations sur Erik Spiekermann : http://spiekermann.com/en/

Cette seconde vidéo, plus récente, donne la parole, entre autres, à Paula Scher, Jonathan Hoefler et Tobias Frere-Jones qui nous présentent la typographie comme un art du quotidien, inclus dans une démarche de design global où les formes participent à la création d’un véritable langage visuel.